19 décembre 2009

United Colors of Fucking Unité Syndicale




Aaah, l'unité syndicale...
Que de conflits, de cordes vocales pétées en réunion, de stratagèmes à visée électoraliste mis en place pour la diriger à sa guise, et surtout que de renoncements, de négociations honteuses, de revendications à la baisse, de compromis et de consensus abjects faits en son nom !
L'unité syndicale, c'est presque pire que les trotskystes et les réformistes : d'ailleurs, elle est souvent portée et pilotée par eux, quelle coïncidence ;)

C'est vrai qu'en théorie, l'unité syndicale c'est top chouette : imaginez tous les syndicats, les partis, les travailleurs, les étudiants et les opprimés, main dans la main, unis dans la joie du youpi pour obtenir satisfaction ! (et faire la Révolution ?)

Sauf que le problème (et un très gros problème !) c'est : comment on l'obtient, cette unité syndicale d'après vous? Sur quelles bases revendicatives, de fonctionnement et de pratiques pourrait-on réunir un maximum de syndicats, de partis, de personnes etc...?
On vous laisse deviner la réponse : sur les bases les plus minimalistes, "tous publics" et consensuelles qui soient bien sûr ! Beeeeuurk...
On "recrute" un max de partis, de syndicats et d'individus en étant consensuel, en développant des revendications et des pratiques "qui plaisent au plus grand nombre" (comme ces daubes musicales commerciales vendues à des millions d'exemplaires), c'est-à-dire que l' "unité" se construit sur une base réduite à son strict minimum (le "minimum syndical" ;) et est donc inévitablement peu porteuse de vrais changements.
Bref, pour bosser ensemble "de manière unitaire" et être "plus efficaces" soi-disant, les syndicats, partis, militants, personnes non encartées revoient leurs revendications, leurs actions et objectifs à la baisse, chacun met "de l'eau dans son vin" et au final on obtient un cubi de flotte avec un arrière-goût de rosé, dégueu et imbuvable...

Le paradigme "unité = nivellement par le bas" est inévitable, car réunir un max de monde nécessite inévitablement des compromis, plus ou moins acceptables (et le plus souvent, hélas, inacceptables).
Il faut réussir à réunir des monsieur-madame tout le monde, des gens politisés et d'autres pas politisés, voire apolitiques (re-beeeeuurk), des gauchots de base, des droitistes humanistes ou charitables etc etc...
Pas facile d'accorder les violons de tout le monde !

Par exemple, imaginez que vous êtes de gauche/droite "classique", un peu humaniste : vous êtes d'accord pour éventuellement mieux répartir certaines richesses et faire quelque chose pour les plus démunis et malchanceux, pour défendre votre bout de gras (hausses de salaires, meilleures retraites etc) mais pas pour remettre tout le système en cause ou "faire la Révolution" ;

Si vous êtes d' "extrême-gauche" : vous souhaitez de profondes réformes du système actuel, avec de nouvelles lois de répartition des richesses et des productions, mais vous ne voulez pas d'un abandon total et définitif du système actuel (par exemple dans les régimes (soi-disant) communistes qui ont "fait la Révolution", il existait toujours un Etat, une économie basée sur l'argent et le travail, la notion de hiérarchie etc...) ;

Si vous êtes d' "ultra-gauche" : vous refusez d'aménager le système actuel, car sinon ça le pérennise (ça revient juste à reculer pour mieux sauter), il faut donc changer totalement de système et d'organisation sociale à tous les niveaux : abolition des frontières, des nations, des Etats et gouvernements, des hiérarchies, de l'argent, du salariat et du travail sous sa forme actuelle (entres autres, la liste est longue de tout ce qu'il faudrait complètement changer ;)

On voit bien que réunir ces personnes autour d'un "projet unitaire" revient au mieux à quémander à l'Etat et au patronat le financement d'actions humanitaires (loger les sdf en hiver, augmenter les minimas sociaux, baisser le prix de la nourriture et des soins de santé, augmenter les salaires, diminuer la pénibilité et le stress au travail, etc... ce genre de choses), au pire à baisser totalement son froc et trahir ses idéaux et ses convictions.

Encore que, s'il s'agissait d'une unité offrant la possibilité à chacun-e de s'exprimer, et utilisant intelligemment la complémentarité de chacun-e, ça pourrait donner quelque chose d'intéressant !
D'un côté, on entendrait : "nous, les actions radicales c'est pas notre truc, mais on comprend que c'est nécessaire alors faites donc" et de l'autre côté on entendrait : "nous, on ne négociera jamais, mais si en négociant vous pouvez obtenir quelque chose d'intéressant alors faites donc".
L'unité comme "union de diverses compétences au service de buts communs" oui, mais encore faut-il s'entendre sur ces "buts communs"! Quand on gratte un peu, on voit que les buts sont loin d'être si communs que ça.
Et la réalité contemporaine des "unités syndicales" est très loin du terreau émancipateur au service de la complémentarité qu'on pourrait espérer...

Dans la réalité, l'unité syndicale c'est plutôt version disicipline Moscovite! Comme sur l'image en en-tête : "IMPOSONS la force de L'UNITE"... charmante perspective !
Après la dictature de l'économie de marché et la dictature du Prolétariat, voilà venir la dictature de l'Unité ;)
Tout le monde doit avoir les mêmes pratiques, les mêmes slogans, les mêmes mots d'ordre ; toute initiative non validée dans le cadre de la sacro-sainte unité (inévitablement compromise et consensuelle, on le rappelle) est proscrite, dénigrée, voire condamnée !
Quelle belle unité... à chier oui !

Et être très nombreux-ses à quémander pas grand chose, quelle efficacité stratégique ! Faudra qu'on nous explique...

Ce "nivellement par le bas" est criant et emblématique dans la lutte pour les sans-papiers :
au fur et à mesure des années, au nom de l' "unité" toujours construite dans l'urgence
de la situation humanitaire et sanitaire des sans-papiers (ce qui, de facto, exclue tout débat de fond ou presque sur comment sont gérées ces luttes (notamment par les syndicats et partis politiques), leur visée émancipatrice et révolutionnaire, ou tout simplement la pertinence et l'efficacité pérenne de la stratégie de la régularisation via une carte de travail valable 1 an...), on est passés de :

1) "abolition des frontières et de l'Etat" (le moyen le plus efficace de ne plus avoir de problèmes de papiers nous semble-t-il !) à
2) "une carte de séjour pour tous" (carte de séjour valable 10 ans), à
3) "régularisation des travailleurs sans-papiers" (permis de séjour pour travailler, valable 1 an ! et non prise en compte des sans-papiers "pas travailleurs").

Quelle évolution...!
Avec ces "méthodes unitaires", dans un an on reprend exactement les mêmes sans-papiers, et on recommence!
Mieux!, y'aura de nouveaux sans-papiers, qu'on pourra re-régulariser un an eux aussi (s'ils travaillent), comme ça on pourra re-recommencer les dossiers de régularisation encore l'année d'après, et celle d'après, et celle d'après, et celle d'après ! Sisyphe* à côté c'était de la rigolade ;P
A croire que certains militants et syndicats n'ont rien d'autre à foutre, ou ont très peur de s'ennuyer...

Bref, l'unité syndicale bien souvent brasse du vent. Espérons qu'un jour elle combatte autre chose que des moulins...



* Le mythe de Sisyphe
" Et je vis Sisyphe qui souffrait de grandes douleurs et poussait un énorme rocher avec ses deux mains. Et il s'efforçait, poussant ce rocher des mains et des pieds jusqu'au sommet d'une montagne. Et quand il était près d'en atteindre le faîte, alors la masse l'entraînait, et l'immense rocher roulait jusqu'au bas. Et il recommençait de nouveau, et la sueur coulait de ses membres, et la poussière s'élevait au-dessus de sa tête. "
Ainsi Homère décrit-il le supplice de Sisyphe, condamné à faire rouler une énorme pierre jusqu'en haut d'une montagne, encore et toujours, indéfiniment.

Ce supplice a de nombreux échos dans notre monde moderne : il semble que nous soyons tous-tes ou presque condamné-e-s à accomplir des tâches et à les reproduire indéfiniment, pour le seul besoin d'accomplir ces tâches...

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